Surpêche, pollution chimique, surchauffe, déchets, oestrogènes : les océans crèvent...

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Surpêche, pollution chimique, surchauffe, déchets, oestrogènes : les océans crèvent...

Message par Anamir le Sam 9 Fév - 13:03

La revanche des méduses

Elles profitent du réchauffement climatique, de la surpêche et des rejets toxiques. Les méduses, véritables aliens des mers, pourraient un jour prendre la place des poissons.


« La mer était rouge de sang. En trente ans je n'avais jamais vu une chose pareille. » Avec son allure de Viking, John Russell n'a pas vraiment l'air d'un émotif. Pourtant, il n'est pas près d'oublier ce qui s'est passé le 13 novembre. En pleine nuit, un gigantesque banc de méduses a attaqué son élevage de saumons au large des côtes irlandaises. « Elles sont arrivées par milliers, se sont collées aux cages. Avec leurs tentacules, elles ont injecté leur venin dans les poissons, puis les ont amenés à leur bouche. » Sept heures durant, John Russell a assisté, impuissant, au massacre. « Avec douze employés, j'ai tenté de sauver mes saumons, mais nos bateaux ont été pris dans la masse gélatineuse. Il n'y avait rien à faire. Strictement rien. » Lorsque John Russell et ses hommes atteignent enfin les cages, il ne reste plus rien des 100 000 saumons. Une affaire qui est remontée jusqu'à Buckingham Palace, puisque cet élevage irlandais de saumons bio est le fournisseur officiel d'Elisabeth II. L'année dernière, son poisson figurait même au menu de l'anniversaire des 80 ans de la reine.

Le lendemain, les méduses sont revenues. Un essaim de 25 kilomètres carrés sur 13 mètres de profondeur. Les « piqueurs mauves », comme les appellent les scientifiques, s'en sont pris cette fois aux jeunes saumons âgés d'à peine 1 an que la Northern Salmon Company élève dans une ferme voisine. Des 140 000 poissons pris au piège aucun n'a survécu.

Un scénario de film d'épouvante auquel il va falloir s'habituer. Dans le golfe du Mexique, les élevages de crevettes subissent désormais les assauts de méduses géantes. En Australie, lors des derniers Championnats du monde de natation, les méduses ont transformé en cauchemar les épreuves de nage en eau libre. Il y en avait partout. Au point que certains nageurs ont dû jeter l'éponge. D'autres sont sortis de l'eau, le visage boursouflé par les piqûres. « J'avais une méduse sur mon nez, sur ma bouche, je ne pouvais plus nager », a raconté, en pleurs, l'une des concurrentes, l'Italienne Federica Vitale. En Méditerranée, les baigneurs sont au bord de la crise de nerfs. Depuis cinq ans, la Pelagia noctiluca , la plus répandue des mille espèces de méduses, squatte le rivage, là où elle se contentait auparavant de brèves apparitions. « C'est du jamais-vu. Il y a des échouages massifs de méduses toute l'année, s'inquiète Gabriel Gorsky, chercheur à l'observatoire océanographique de Villefranche-sur-Mer. En décembre, j'ai traversé la rade. Sur 1 kilomètre de largeur, j'ai compté quatre ou cinq amas de plusieurs milliers d'individus. »


« Terminator »

De l'avis des scientifiques, les méduses sont les gagnantes du réchauffement climatique. Plus la température des océans grimpe-au rythme de 2 °C par décennie-, plus les méduses, qui raffolent de l'eau chaude, se reproduisent vite et étendent leur territoire. On en trouve désormais jusqu'en Antarctique ! Dix jours après les deux raids meurtriers en mer d'Irlande, un banc de 1 million de méduses boussoles, une espèce habituellement cantonnée en Méditerranée, était repéré au large de l'Ecosse. Ces cinq dernières années, 4 500 bancs de méduses ont été signalés rien qu'aux abords des côtes anglaises. Un nombre qui ne cesse d'augmenter.

Face à l'envahisseur, la résistance s'organise. En Espagne, un nouveau drapeau flotte sur les plages avec des méduses bleues sérigraphiées sur fond blanc. Cannes, qui, en 2006, avait dû fermer plusieurs de ses plages pendant une vingtaine de jours, a déboursé l'été dernier 80 000 euros pour s'équiper d'un filet antiméduses. Le piège flottant mis au point par la Lyonnaise des eaux a permis de récupérer 1 tonne de masse gélatineuse en quarante-deux jours. Une dizaine de villes côtières viennent à leur tour de passer commande de ce dispositif. Ces « Terminator » marins menacent même les centrales nucléaires. Attirées par l'eau tiède qui sort des circuits de refroidissement, les méduses s'agglutinent jusqu'à obstruer les filtres. Ce qui a déjà provoqué en Suède et au Japon des incidents sérieux. En France, la centrale nucléaire de Gravelines a fait appel à des biologistes marins pour tenter d'éloigner ces nucléophiles.

Non seulement la montée du mercure dans le thermomètre dope la libido des cnidaires, comme on les nomme dans le jargon scientifique, mais elle les débarrasse de leur pire ennemi. En l'occurrence, la tortue, capable de vous avaler jusqu'à cinquante méduses par jour. « Le réchauffement climatique a pour conséquence d'acidifier les océans. Comme il pleut moins, les quantités d'eau douce déversées dans les mers diminuent, ce qui augmente la salinité », explique Laurent Soulier, directeur de l'Institut des milieux aquatiques, à Bayonne. Or ce sel qui acidifie l'eau empêche les jeunes tortues de se fabriquer une carapace.


Plus surprenant, les méduses profitent aussi de nos résidus médicamenteux. « Les pilules contraceptives et les traitements de la ménopause sont une cause probable de la prolifération des méduses », assure Jacqueline Goy, spécialiste mondiale de ces invertébrés marins. Quand cette septuagénaire débordante d'énergie n'est pas dans son bureau de l'Institut océanographique de Paris, c'est qu'elle parcourt les mers du globe à la recherche de nouveaux spécimens. Sa collection de méduses, hébergée au Muséum national d'histoire naturelle, est l'une des plus importantes au monde. 650 millions de femmes utilisent aujourd'hui la pilule contraceptive. Les hormones qu'elle contient, comme le puissant oestradiol, une fois rejetées par les urines, se retrouveraient en partie dans la mer, les stations d'épuration n'ayant pas été conçues pour éradiquer ces substances. « L'incidence de ces hormones sexuelles est un phénomène particulièrement inquiétant, dont la plupart de mes confrères biologistes marins n'ont pas conscience parce qu'ils se sont focalisés sur le réchauffement climatique, regrette la biologiste, qui a fait ses premières armes en 1968 avec Théodore Monod. Nous disposons de très peu de données sur le sujet. Et l'industrie pharmaceutique n'a pas envie que l'on cherche dans cette direction... » Récemment, le laboratoire de santé publique de la faculté de pharmacie de Châtenay-Malabry a montré la présence d'oestrogènes provenant des pilules contraceptives dans la Seine. « Ce sont des traces extrêmement faibles, de l'ordre du millionième de milligramme par litre, mais suffisantes pour perturber le développement sexuel des poissons », explique Yves Lévi, le responsable du laboratoire. Dans la Tamise, la Seine ou le Rhône, certains poissons se féminisent. C'est là, selon Jacqueline Goy, que la méduse tire son épingle du jeu. Cet être en partie asexué, capable de s'autoreproduire par bourgeonnement et qui ne meurt qu'une fois épuisé son stock de cellules sexuelles, n'a que faire de la disparition des mâles...

Reléguées en bas de la classification des espèces, dépourvues de cerveau mais équipées d'yeux, capables de s'autoréparer lorsqu'elles sont blessées, les méduses font preuve depuis 600 millions d'années d'une incroyable capacité d'adaptation. Prenez la pollution des océans. Là où les poissons tournent de l'oeil, c'est une aubaine pour les cnidaires. « Plus les eaux sont polluées, mieux les méduses se portent », constate Jacqueline Goy. Explication : le zooplancton, inscrit à leur menu, prolifère.


Goinfres

Ce premier maillon de la chaîne alimentaire marine se développe à tout-va grâce aux nitrates, aux phosphates et aux engrais agricoles. La mer Rouge et la Baltique, saturées de polluants, ont déjà pris l'allure de véritables soupes de méduses.

En mer Noire, ces cloches gélatineuses représentent, en volume, 90 % de la faune aquatique. Et les cnidaires ont d'autant plus à se mettre sous le tentacule que la surpêche a décimé les anchois, harengs et sardines avec qui elles partageaient la gamelle. Ça tombe bien, les méduses sont des goinfres, capables d'avaler des proies trois fois plus grosses qu'elles. Portées à la bouche, celles-ci sont digérées vivantes, puis les restes recrachés par le même orifice, sous forme de pelotes muqueuses. « Ce sont des carnivores redoutables, qui ne connaissent pas le sentiment de satiété », précise Jacqueline Goy.

« Au fur et à mesure que la population de méduses augmente, les poissons trouvent de moins en moins à manger, prévient le biologiste Martin Attrill, professeur à l'université de Plymouth, en Grande-Bretagne. Une spirale infernale. Faute de prédateurs, rien ne semble pouvoir enrayer la croissance de la masse gélatineuse. » Comme si la mer était frappée par un cancer incurable.

Dans « Vingt mille lieues sous les mers », Jules Verne décrivait des océans vidés de leurs poissons et « encombrés de méduses ». Sa prédiction est-elle en train de se réaliser ?
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Anamir

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